Friday, March 9, 2012

La presse francophone d'Égypte


  1. La francophonie a fort à faire en Égypte.
    La deuxième langue à avoir pignon sur rue dans ce pays est aujourd’hui l’anglais, le français étant devenu largement minoritaire comme outil de communication d’appoint dans les milieux officiels, économiques, touristiques, intellectuels...
    La francophonie a bien sa fête annuelle sur les rives du Nil :
    “Pour la 3ème année consécutive, les ambassades francophones en Égypte organisent un cycle de manifestations culturelles et thématiques (films, colloques, concours, tables rondes, festival, célébration, etc.) invitent le public égyptien à découvrir les richesses et les diversités du monde francophone. Sont à l'honneur cette année, langue et littérature, énergies renouvelables, cinéma, musique et manifestations scolaires.

    Sous le patronage du ministère égyptien des Affaires étrangères, les ambassades de Suisse, de France, du Canada, de Roumanie, de Belgique et du Mali, unissent leurs forces pour organiser un cycle de manifestations francophones. La Fête de la Francophonie sera à nouveau l'occasion de célébrer les valeurs communes et de discuter de thématiques actuelles. Les évènements artistiques, littéraires, musicaux, cinématographiques et thématiques sont coordonnés par l'Institut français d'Égypte et l'Université du Caire.” (Le Progrès égyptien/06-03-2012)
    Toutefois, symptôme révélateur, sur le site internet présentant la Journée internationale de la francophonie (20 mars 2012), on y trouve mentionnés, au chapitre des réjouissances, le Liban, le Cameroun, le Maroc, Madagascar, le Mali, la Chine, le Vietnam, etc... Mais point d’Égypte à l’horizon !



    Autre constat révélateur du fait que le français est, en Égypte, une langue très globalement “étrangère” : le nombre restreint de publications de presse éditées sur place dans cette langue. (Ne sont pas pris en compte les journaux ou périodiques de langue française édités à l’étranger)
    Les seuls titres aujourd’hui édités (presse papier ou/et version numérique) sont les suivants : al-Ahram Hebdo, Le Progrès égyptien (quotidien), Bonjour Égypte (revue de presse quotidienne, se référant essentiellement à la presse de langue arabe), legyptien.com (trait d’union des francophones en Égypte), expat-egypte.com (parution très irrégulière).

    Il n’en a pas toujours été ainsi.
    Dans son livre L’Égypte, passion française, Paris, Seuil 1997, Robert Solé recensait 152 titres de publications “égyptiennes” en langue française. Jean-Jacques Luthi, dans La littérature d’expression française en Égypte (1798-1998), Paris, L’Harmattan, 2000, avance le chiffre de 500 publications.
    Quelque 200 titres - journaux et périodiques - sont mentionnés dans l’inventaire dressé par Jean-Yves Empereur dans une longue et très intéressante étude publiée sur le site internet du Centre d’études alexandrines (CEAlex). Cet organisme s’est donné, entre autres objectifs, celui de compléter cet inventaire et de numériser un maximum des documents identifiés pour les mettre, via internet, à la disposition des savants, chercheurs ou, plus globalement, passionnés d’histoire de l’Égypte.


    Le projet du CEAlex
    “L’idée première de ce projet remonte à l’année 2004, avec la réflexion d’un groupe de 5 membres fondateurs particulièrement investis dans l’étude de l’Égypte : Alexandre Buccianti, journaliste, Louis-Jean-Calvet, linguiste, Gilles Kraemer, journaliste, Robert Solé, journaliste et écrivain, et moi–même. La masse documentaire contenue dans ces publications éphémères semblait fragile et délaissée, destinée à être négligée voire oubliée par les historiens, alors qu’elle contenait des informations au jour le jour sur l’histoire de l’Égypte sous toutes ses facettes. Un premier soutien vint de la Région Paca qui délégua un volontaire régional de coopération. Gaël Pollin sut élargir son équipe qui se monte maintenant à 7 collaborateurs à plein temps. En 2008, le CNRS nous a pourvus en outils efficaces, notamment un appareil de prise de vues ‘Phase One’ qui permet de scanner de grands formats (double A0, soit un journal ouvert) avec une précision telle que l’on peut ensuite procéder à une reconnaissance de caractères avec une grande fiabilité. Les premiers résultats nous ont permis de proposer au début de l’année 2009 notre programme à l’Agence Nationale de la Recherche (= ANR) qui a accepté de financer nos travaux pendant 4 ans.” (Jean-Yves Empereur, CEAlex)

    La place de la langue française en Égypte
    “La langue française a une place particulière en Égypte. Vers la moitié du 19ème siècle, le français a rapidement remplacé l’italien, qui était la langue d’échange du temps de Mohamed Ali et, dans l’Alexandrie cosmopolite, le français devient la langue intercommunautaire, bien devant l’arabe et l’anglais. Le Khédive Ismaïl en fait la langue d’une partie de l’Administration égyptienne dans les années 1860. Ce phénomène s’amplifie après la mainmise des Anglais sur l’Égypte : le recours au français permet d’éviter de communiquer dans la langue de l’occupant, signe de résistance culturelle si ce n’est politique. Un élan supplémentaire et décisif à l’épanouissement du français est donné par la loi française de 1905 sur la séparation de l’Église et de l’État. Les ordres enseignants installés en France, sans compter les Jésuites qui avaient été expulsés de France quelques années auparavant, essaiment vers le Proche-Orient et ouvrent collèges et lycées : rappelons que dans la seule Alexandrie, encore aujourd’hui, les établissements religieux tenus par des ordres français prospèrent aux côtés du Lycée français, et qu’au moins 12.000 élèves suivent une bonne partie de leur cursus en français. Ces écoles forment autant de lecteurs potentiels pour une presse francophone encore bien vivante aujourd’hui.” (Jean-Yves Empereur, CEAlex)

    Bilan et perspectives (janvier 2012)
    “Le projet de numérisation de la presse francophone d’Égypte se porte bien. Mon précédent message date d’il y a maintenant 3 ans et il est temps de faire un nouveau point. Le financement de ce programme est assuré par l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) jusqu’en juin 2012. Il nous faut dès maintenant réfléchir à une suite (...).
    Outre l’ANR et l’équipe qui réalise cette numérisation, je tiens à remercier tous les participants à ce projet, en particulier les Universitaires qui ont donné un contenu scientifique à des journaux numérisés, mais aussi aux personnes qui ont gracieusement mis à notre disposition des journaux introuvables – je pense notamment à Emile Gabbay – et à Amgad Ahmed qui a su dénicher des exemplaires à acquérir à bon marché au Caire. (...)
    Sous la houlette de Gaël Pollin et depuis le 1er septembre 2011 de Jessie Maucor, l’équipe de 7 opérateurs à plein temps a bien progressé, grâce aux crédits d’équipement mis à notre disposition par l’ANR. Désormais, nous disposons de trois laboratoires de prise de vues, l’un pour les grands formats – Double A0 – ce qui correspond à des journaux ouverts, le deuxième pour les formats A2 et le troisième est un laboratoire mobile qui nous permettra de faire de l’acquisition de données en dehors du CEAlex, dans des institutions à Alexandrie et au Caire. Les opérateurs de prise de vues à l’extérieur sont d’ores et déjà opérationnels.
    La qualité des prises de vue s’est encore améliorée et donc les résultats de l’océrisation. Nous obtenons un pourcentage de réussite exceptionnel, même sur les journaux les plus anciens et les plus fatigués, notamment grâce à la mise en route du PhaseOne, dos numérique couplé à une chambre 13x18 cm.
    Le site web www.cealex.org/pfe s’est enrichi avec la mise en ligne d’un total de près de 25.000 pages au 31 décembre 2011, soit un doublement depuis juin 2010. Tous les journaux et périodiques sont en chargement gratuit et en pleine interrogation, avec un sommaire qui présente chaque article.
    Un DVD-Rom a été édité à cette occasion : cette version 4.6 a été largement diffusée à tous les acteurs du programme ANR et distribuée bien au-delà. L’ensemble des journaux est interrogeable de manière globale. Une version 4.7 verra le jour à la mi-janvier.
    L’interrogation globale sur Internet en une seule fois de l’ensemble des documents était à l’étude en juin 2010. C’est désormais chose faite, comme on pourra l’expérimenter en manipulant la base.” (Jean-Yves Empereur, CEAlex)

    “Que reste-t-il de la francophonie en Égypte ?”, par Lucie Geffroy
    “Pays arabe occupé par les Anglais, l’Égypte s’est longtemps payé le luxe de rêver en français. Si la langue de Molière n’y a jamais été une langue de masse, elle a joui d’un statut exceptionnel au Caire, et surtout à Alexandrie, du milieu du XIXe siècle jusqu’aux années 1950. Le français était alors la langue de la bourgeoisie, des salons littéraires, de la justice internationale, des maisons occidentalisées. Partagée par diverses communautés (grecque, arménienne, italienne), la “lingua franca” était aussi la langue privilégiée de certaines minorités (juive ou syro-libanaise) avant de devenir familière pour nombre d’Égyptiens de souche, musulmans ou coptes. À cette époque, l’Égypte comptait une presse francophone florissante et une pléiade d’écrivains d’expression française. (...)
    Attaché culturel au CCF (Centre culturel français) du Caire, Denis Lebeau le reconnaît : “Dire que la francophonie est en perte de vitesse en Égypte, ce n’est plus seulement un lieu commun, c’est une réalité.” De plus en plus tournée vers l’univers anglo-saxon, l’Égypte consomme moins de culture française. (...)
    N’en déplaise aux alarmistes, les Égyptiens continuent à apprendre le français. Synonyme d’excellence, le français apparaît sur le marché du travail comme une plus-value dans un contexte où de toute façon tout le monde parle anglais Depuis quelques années, le CCF d’Alexandrie observe ainsi une demande accrue de cours de français et multiplie les partenariats avec les filières francophones de diverses facultés (agriculture, commerce, gestion, etc.) de l’Université d’Alexandrie et de l’Université francophone Leopold Sedar Senghor. (...)
    Alors que l’anglais s’impose de plus en plus, dans les médias, à l’école, dans le champ économique, le français, comme à l’époque du mandat britannique, apparaît encore comme la langue de la « résistance ». Et la culture française comme un refuge dans un monde globalisé. « Si la francophonie perd du terrain sur les bords du Nil, la francophilie, elle, y est toujours bien ancrée », résume Khaled al-Khamissi.” (L’Orient littéraire)

    Le film La presse francophone d'Égypte (février 2012)
    Téléchargement du film




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